https://youtu.be/znAXTrqOvXU?t=73
(Source: Arte, Cosima Dannoritzer, La tragédie électronique, 2014)
Vendredi 12 avril 2019, j’étais invité par la FIFEL (Fondation Internationale du Film sur l’Énergie, Lausanne) et Ingénieurs du Monde à exposer les solutions apportées par why! pour une informatique plus durable. Mais avant cela, il a fallu visionner l’insoutenable documentaire de Cosima Dannoritzer « La tragédie électronique » (accessible sur Arte moyennant 2,99€). J’ai aussi pu discuter avec le journaliste et environnementaliste ghanéen Mr Mike Anane, protagoniste du film, qui est allé demander des comptes à plusieurs institutions publiques européennes et américaines dont les noms figuraient sur les carcasses d’ordinateurs trouvés dans l’immense décharge d’Agbogbloshie dans la banlieue d’Accra. Voilà qui m’a amené à revoir mon projet visant à autoriser la récupération de pièces dans les déchetteries pour permettre de faire durer d’autres appareils…En effet, j’ai pu montrer à Mike Anane que le système de collecte et de recyclage mis en place en Suisse par SWICO et SENS permet de garantir que les déchets électriques et électroniques de notre pays ne pourront pas se retrouver au Ghana, ni ailleurs, puisqu’il existe une traçabilité complète – au kilo près! – de ce flux de déchets de 130’000 tonnes, dont 50’000 tonnes pour le secteur informatique (voir rapport technique 2018; PDF 18,9 Mo). Il y a surtout une interdiction faite aux recycleurs agréés de vendre ou donner des appareils ou des pièces encore utilisables. De plus, cette interdiction s’étend par contrat aux déchetteries communales, si elles veulent se faire indemniser par SWICO et SENS pour leurs prestations de collecte et surtout faire recycler ces appareils sans frais pour elles, le financement du système étant garanti par la « taxe anticipée de recyclage » (TAR) facturée aux consommateurs lors de la vente (par exemple, CHF 6.- pour un laptop; voir liste tarifaire sur http://www.swicorecycling.ch/fr/administration/tarif-tar). Évidemment, l’interdiction de réutilisation est une bénédiction pour les fabricants qui peuvent ainsi « nettoyer le marché », empêcher la réparation d’autres produits similaires à des prix raisonnables et faire de la place pour les produits neufs, tout cela aux frais des consommateurs. Bingo!
Mais, d’un point de vue écologique – et économique! – c’est une ineptie contre laquelle je me bats depuis plus de 20 ans. Cette situation menace aussi la réalisation de mon projet de Bonne Combine 2.0 qui vise à booster la réparation des appareils par la mise à disposition de pièces détachées d’occasion, avec un puissant effet levier dans la mesure ou un appareil défectueux peut permettre d’en réparer plusieurs autres.
Je réfléchis depuis plusieurs mois à une initiative parlementaire fédérale pour inscrire dans notre législation sur la protection de l’environnement qu’il est interdit d’interdire la récupération de pièces ou d’appareils dans le but d’allonger la durée de vie de nos toujours plus nombreux appareils.
Mais le documentaire « La tragédie électronique » démontre que 2/3 des DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) européens n’atteignent jamais les entreprises de recyclage agréées et finissent pour une bonne part dans des décharges d’Afrique ou d’Asie pour y subir des traitements effroyablement polluants et mortifères pour les gens, y compris bon nombre d’enfants. L’explication en est assez simple. Si, en raison des règles écologiques, de protection des travailleurs et du niveau des salaires, en Europe, une tonne de DEEE a une valeur négative (disons 200.- €), la récupération des seuls métaux (principalement cuivre, aluminium, or, argent, platine) lui donne une valeur positive à l’arrivée dans le port d’Accra, suffisante pour permettre à des milliers d’esclaves modernes d’obtenir un revenu de 1-2 $ par jour.
Le documentaire montre aussi comment les Chinois s’en sortent un peu mieux en revendant en Occident les microprocesseurs – et pas uniquement les métaux dont il sont constitués -, souvent comme des composants neufs (mais avec une fiabilité plus que douteuse), mais la plupart du temps dans des conditions sanitaires et écologiques catastrophiques.
Dans ces conditions, j’imagine déjà les responsables de la SWICO et de SENS expliquer au Conseil fédéral pourquoi l’interdiction d’interdire la récupération de pièces ou d’appareils pourrait nuire gravement à l’environnement et mettre en danger la réputation de la Suisse (qui a, en effet, le système le plus sûr et efficace de recyclage des DEEE au monde).
Je vois deux réponses complémentaires pour contourner cette difficulté et éviter que l’on soutienne le gaspillage au nom de la protection de l’environnement, qui reste une ineptie.
- On pourrait tout d’abord imaginer que la levée de l’interdiction de récupérer des appareils et des pièces parmi les DEEE soit réservée à des entreprises ou organisations agréées et contrôlées par l’État (tout comme les entreprises de recyclage). Je serais même ouvert à ce que ce contrôle soit effectué par délégation à SWICO et SENS. Je note que les membres de la SWICO (la plupart étant des multinationales qui participent à des systèmes de recyclage sur les 5 continents) s’interrogent de plus en plus sur le coût exorbitant du recyclage en Suisse. A titre d’exemple, la taxe perçue par eco-systemes.fr pour un laptop why! vendu en France ne sera que de EUR 0.34 HT (CHF 0.38 HT), contre CHF 5.57 HT pour le même produit vendu en Suisse (15 fois plus cher). Cette différence de prix s’explique en premier lieu par le fait que les recycleurs français ont le droit de revendre des appareils ou des composants à des prix qui excèdent de loin la valeur des matières premières qui les composent. L’inclusion de SWICO et SENS dans la gestion de la filière de réutilisation leur permettrait de réduire les coûts de recyclage à charge des consommateurs.
- Il faudrait impérativement et rapidement permettre aux pays qui « acceptent » nos DEEE d’adopter les bonnes pratiques permettant un recyclage écologiquement acceptable et de s’équiper d’installations appropriées pour la récupération des matières valorisables ET le traitement « écologique » des fractions résiduelles. En l’absence de fonderies, d’usines de raffinage, d’incinérateurs équipés de filtres, etc., tout cela représente des investissements colossaux, qui pourraient être soutenus par des programmes d’investissement gouvernementaux et, pourquoi pas, par une contribution volontaire des multinationales du domaine. Car, même si l’on parvenait à éradiquer en totalité le trafic de DEEE, il resterait à régler le traitement en Afrique des équipements en fin de vie des appareils (neufs ou d’occasion) vendus aux Africains. Dans un premier temps, on pourrait imaginer des technologies appropriées, nettement moins gourmandes en capital, comme des installations low cost pour tester et dessouder des composants ayant une forte valeur résiduelle et permettant de réduire drastiquement l’exposition des ouvriers et de l’environnement aux polluants (plomb, mercure, retardateurs de flamme bromés ou fluorés, etc.). A cet égard, la Suisse pourrait apporter une contribution non négligeable en finançant des sites pilotes avec une fraction de la TAR encaissée en Suisse; ou l’économie sur la filière de recyclage, qui se chiffrerait certainement en millions de francs, résultant du droit, pour les récupérateurs agréés, de revendre les composants à leur valeur d’usage plutôt qu’à leur valeur matière.
En ce qui me concerne, la réflexion se poursuit, mais il y a urgence!
PS: Lors du débat qui a suivi la projection de « La tragédie électronique », l’animateur de la table ronde a demandé à Mike Anane si la situation au Ghana avait évolué depuis 2014. « Absolument pas! », a-t-il répondu. Et j’ai ajouté, « sauf au niveau des quantités! », ce à quoi il a évidemment et malheureusement dû acquiescer…
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