
Luc Recordon – c’est dans sa nature – a énormément d’amis. Dans la vie, en politique, dans le domaine du droit et, bien sûr, à son étude d’avocats, chacun et chacune appartenant souvent à plusieurs de ces catégories. Je ne sais pas qui est à l’origine de cette idée de publier un recueil de témoignages en son honneur au moment où Luc Recordon prenait congé de l’étude r&associés. Toujours est-il que son collègue et Conseiller national Raphaël Mahaim m’a demandé une contribution que je reproduis ci-dessous (avec l’autorisation de Luc).
Parmi les signatures de cet ouvrage collectif très original, on trouve 44 personnalités, parmi lesquelles celles d’Yvettes Jaggi et Daniel Brélaz (successivement Syndique socialiste et Syndic Vert de Lausanne), mais aussi Eveline Widmer-Schlumpf (ancienne Conseillère fédérale qui doit beaucoup à Luc Recordon pour son élection à la fonction suprême…) ou encore de Pascal Couchepin (ancien Conseiller fédéral radical).
Tous ces témoignages – dont beaucoup dans la langue maternelle de leurs auteurs et autrices – forment un patchwork étonnant qui éclaire les nombreuses facettes de cette personnalité hors norme.
Le titre de l’ouvrage « Heureusement que tu es né » est expliqué par Eric Hoesli, ancien président du conseil d’administration du quotidien Le Temps: « Tout le monde se souvient de son intervention bouleversante en fin de journée du 16 juin 2005 à la tribune du Conseil National, dans le débat sur la levée de l’interdiction du diagnostic préimplantatoire : « J’en appelle à vous, au nom de ces enfants qui, comme moi, auraient préféré, si cela avait été possible, ne pas naître plutôt que de naître lourdement handicapé ». Le Parlement en eut le souffle coupé. Et un silence absolu, respecté même de ceux qui n’avaient pas la meilleure compréhension du français, accompagna ensuite la déclaration de foi du Vert vaudois, comme un hommage rarissime à sa démonstration de courage. »
Et voici ma modeste contribution à cet ouvrage de témoignages…
Mon héros !
Je dois le dire d’emblée, Luc est pour moi plus qu’un ami, c’est un héros que j’admire !
Et comme je ne serai certainement pas le seul à lui tresser une couronne, je commencerai cette petite chronique par l’évocation de quelques petits travers… Le premier qui me vient à l’esprit est le souvenir de quelques très rares colères. Mais alors des colères noires et tonitruantes ! Et son éloquence remarquable ne peut que faire trembler la personne sur laquelle se déverse son flot de paroles assassines ! À vrai dire, c’était lors d’une séance de groupe, lorsque nous siégions ensemble au Grand Conseil, mais sans que je puisse me rappeler du sujet qui l’avait fait sortir de ses gonds. Je me remémore juste la stupeur générale de l’assemblée.
Beaucoup plus fréquentes, on peut mentionner ses arrivées tardives, qui ne sont généralement pas annoncées, Luc refusant toujours de posséder un smartphone pour aviser les personnes avec qui il a rendez-vous.
Enfin, on peut pointer du doigt son goût pour les voitures de luxe, bichonnées chaque week-end et lustrées à la peau de chamois. Cependant, pour de nombreux bons Suisses, ce serait plutôt une belle qualité qu’un petit défaut…
En me creusant les méninges pour chercher quelque chose d’autre qui puisse lui être reproché, je me suis souvenu de la généreuse prime de licenciement de 2 millions de francs négociée par Luc – récemment nommé par le Conseil d’État comme administrateur de la BCV – avec Gilbert Duchoud, limogé en avril 2003. À l’époque, il a été attaqué pour cela par les camarades socialistes – un peu moins par les Verts – mais ne s’est pas laissé embarquer dans une polémique publique et a gardé une certaine hauteur de vue. J’avoue avoir été un peu choqué par cette affaire dans l’Affaire (celle de la recapitalisation de la banque à hauteur de 1,5 milliard de francs !), mais je préparais ma campagne en vue de l’élection complémentaire au Conseil d’État et j’avais bien d’autres sujets de préoccupation… Quelques années plus tard, lors du procès contre les anciens dirigeants et réviseurs de la BCV, il déclarait à la barre que « personne n’aurait eu l’idée saugrenue d’accorder ne serait-ce qu’un fifrelin à Gilbert Duchoud après avoir pris connaissance des conclusions du rapport Bernasconi », comme le relate Fati Mansour dans Le Temps du 30 novembre 2007. Et il ajoutait : « J’étais convaincu que le gouvernement avait pris la décision de sacrifier le président pour le bien de la République alors même que ce dernier n’avait pas tant démérité ». Et c’est ainsi que le reproche se transforme en louange pour cet homme capable de reconnaître ses erreurs, une qualité plutôt rare, en particulier dans le monde politique.
Pour le reste, je n’ai que des louanges et de la reconnaissance pour mon héros. Et elles sont nombreuses, car je connais Luc depuis 45 ans, maintenant. C’était en effet encore un gamin de moins de 25 ans, lorsqu’il a adhéré à la société coopérative autogérée La Bonne Combine que je venais de créer en 1980. Je ne saurais dire combien d’appareils ont été confié en réparation par cet écologiste convaincu – on ne disait pas encore décroissant, à l’époque –, mais ce sont probablement des centaines !
À l’inverse, j’ai fait appel à ses compétences juridiques à de nombreuses reprises pour avoir des conseils qui m’ont été le plus souvent gracieusement offerts. Parfois, il m’a soutenu dans des combats qui se rapprochaient parfois de la témérité. Comme ce fut le cas en 2000 lorsque, en tant que député au Grand Conseil, je suis allé jusqu’au Tribunal fédéral pour faire annuler la décision relative à la poursuite de la politique dite des Pôles de développement économique, ce qui nous avait valu à tous les deux l’ire de Philippe Biéler lors d’une séance de groupe mémorable. Certes, le recours a été rejeté (voir ATF 1P4/2001), mais Luc avait fait la preuve de sa grande indépendance d’esprit et de sa défense farouche de la liberté.
Mais ce qui me frappe le plus chez Luc, c’est sa grande générosité qui confine parfois à l’altruisme – un terme que l’on a rarement l’occasion d’utiliser, par les temps qui courent. C’est peut-être anecdotique, mais pour moi très parlant : il commence toujours par prendre des nouvelles de vous, se souvenant de ce dont on avait parlé la dernière fois qu’on s’est vu et même des prénoms des membres de la famille, y compris de ceux qu’il n’a jamais rencontrés. Il faut dire que sa légendaire mémoire d’éléphant lui facilite la tâche !
Autre preuve de cette générosité – plus largement connue et reconnue – est cette capacité à s’effacer au profit des autres. Tout le monde se souvient de l’élégance du geste de laisser sa place au Conseil national à Adèle Thorens (ce que n’a pas fait Daniel Brélaz), lors des élections de 2015. Il existe cependant bien d’autres exemples, moins connus. Comme cette fois où, tête de liste des Verts pour le Conseil national, il m’a cédé la place qui lui revenait naturellement pour me permettre de participer à une conférence de presse à Berne et de me faire connaître un peu en dehors du Canton. Ou cette autre fois où les Verts le pressaient pour être candidat au Conseil d’État et où il a renoncé pour me laisser toutes mes chances.
Alors oui, Luc Recordon est vraiment un héros pour moi. Longue vie à ce héros !
François Marthaler
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